Justice : au nom de qui ?

Il y a quinze ans. Déjà. Dans un article publié dans le journal « Le Monde », Guy Canivet, alors premier président de la cour de cassation s’émouvait : « Nous rendons justice les mains tremblantes ». Et posait le problème : « Rendre compte de la justice… il en est diverses manières, statutaire, institutionnelle, hiérarchique, disciplinaire, civile, pénale, qui toutes posent la question controversée – de la responsabilité des juges confrontés à leur indépendance… Objet délicat de réflexion, dit-on prochainement aboutie. Mais aujourd’hui, à bien comprendre l’attente citoyenne, l’exigence de justification va bien au-delà ; c’est devant la société civile qu’elle rend le juge responsable ».
Vieux débat et qui aujourd’hui se manifeste avec une acuité inquiétante. Les réseaux dits sociaux débridés et incontrôlés et une presse audiovisuelle plus préoccupée de spectacle que d’information en sont la cause. Dans un état de droit comme le nôtre, la justice est rendue au nom du peuple français, c’est-à-dire en appliquant la loi dont s’est dotée le peuple par sa représentation nationale pour juger un justiciable au regard des éléments du dossier et au regard du délit ou du crime. Et « au nom du peuple français » ne veut pas dire au nom de l’opinion publique. Et il y a là, un énorme malentendu. Les sectes, les coteries, les bandes, les castes, les chapelles avec la complicité des médias exercent une pression considérable pour que ce soit leur justice, marquée du sceau de leur idéologie, qui soit rendue. Or le droit ne peut être dit qu’au regard du délit ou du crime duquel doit répondre le justiciable et non au regard de la charge émotive que porte, au nom de la victime, l’opinion publique. Déjà, en 1913, lors du procès de la bande à Bonnot, maître Vincent de Moro-Giafferie, défenseur d’Eugène Dieudonné, accusé à tort d’avoir participé au braquage de la Société générale, lançait au tribunal : « L’opinion publique est parmi vous ? Chassez-la cette intruse, cette prostituée qui tire le juge par la manche … »
Tout dernièrement, à propos de Georges Tron, maire de Draveil-en-Essonne, incarcéré pour une affaire de viol, et qui continue, depuis sa cellule, d’administrer sa commune, ce qui peut effectivement surprendre et même choquer, la télévision de service public s’est encore distinguée en donnant la parole à une féministe, acharnée, effrénée qui s’est répandue dans les médias en débitant : « c’est un élu qui se croit au-dessus des lois ». Et bien non ! je ne préjuge en rien du crime de M. Tron, ni de ses considérations, mais, comme notre système judicaire le lui permet, M. Tron, après le jugement rendu par la cour d’appel, s’est pourvu en cassation et dès lors et jusqu’à l’arrêt de la cour de cassation il est présumé innocent et de ce fait peut rester maire de sa commune. Mme. Maryse Joissain, maire d’Aix-en-Provence a déjà, à deux reprises, usé de ce droit et reste maire d’Aix et ça ne fait pas scandale. Tout simplement parce que l’opinion publique ne s’est pas « saisie » de l’affaire. Les turpitudes d’un maire ne font pas spectacle, donc n’intéressent ni les réseaux dit sociaux, ni les médias qui, dans l’affaire Tron auraient pu et du expliquer qu’il n’y avait là que le respect du droit et seulement du droit.
Notre justice n’est probablement pas parfaite et mérite des améliorations et des rectifications, mais je la préfère à la justice qui est rendu à Moscou, à Téhéran, à Ryad, en Birmanie …

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