DANS LES PAS DE MARCEL PAGNOL

Avec quelques amis fidèles, j’ai fait cette randonnée à partir du village de la Treille
Au tout début du 20ème siècle, par un beau jour d’avril 1904, parce qu’Augustine son épouse était de santé fragile et que l’air de la campagne lui serait salutaire, Joseph Pagnol, instituteur à la grande école des Chartreux à Marseille, annonça à son fils Marcel : « Tu ne sais pas où nous allons ? Eh bien, voilà. Ta mère a besoin d’un peu de campagne. J’ai donc loué, de moitié avec l’Oncle Jules, une villa dans la colline, et nous y passerons les grandes vacances ». Evénement au demeurant anodin mais qui devait marquer pour toujours Marcel Pagnol.
A la Treille, à la sortie du village, prendre vers la gauche en direction du Pic du Taoumé.
Une première halte s’impose devant « La Pascaline » une demeure bourgeoise de villégiature que Marcel Pagnol à loué en 1952 pendant le tournage de Manon des sources et qu’il a relouée en 1956 pour s’y reposer. C’est là qu’il aurait commencé à écrire les premières pages de « La gloire de mon père ».
On arrive assez rapidement aux Bellons ou se situe la maison de Lili. Lili des Bellons des « Souvenirs d’enfance » un enfant du pays, qui initiera Marcel au « secret » des collines. En réalité, Lili s’appelait David (Baptiste, Joseph, David Magnan).
C’est dans « Le château de ma mère » que Marcel Pagnol narre sa rencontre avec Lili:
« Il s’approcha : c’était un petit paysan. Il était brun, avec un fin visage provençal, des yeux noirs et de longs cils de fille. Il portait, sous un vieux gilet de laine grise, une chemise brune à manches longues qu’il avait roulées jusqu’au-dessus des coudes, une culotte courte, et des espadrilles de corde comme les miennes, mais il n’avait pas de chaussette ». Les deux enfants resteront fidèles à cette amitié jusqu’à la mort de Lili le 23 juillet 1918 à Vrigny dans la Marne. Son acte de décès précise qu’il est mort « Tué à l’ennemi » il avait 20 ans. Il avait été incorporé au printemps de la même année et 4 mois plus tard l’armistice mettait fin à la guerre. Marcel Pagnol a été très affecté par cette disparition qu’il évoque en commettant un erreur de date, dans « Le château de ma mère » quand il raconte les obsèques de son frère Paul en 1932 : « Mon cher Lili ne l’accompagna pas avec moi au petit cimetière de la Treille, car il l’y attendait depuis des années, sous un carré d’immortelles : en 1917, dans une noire forêt du Nord, une balle en plein front avait tranché sa jeune vie, et il était tombé sous la pluie, sur des touffes de plantes froides dont il ne savait pas les noms… ».
A peine cinq cents mètres plus loin, sur la gauche « La Bastide-Neuve ». Lieu de résidence de la famille Pagnol (et de l’oncle Jules et tante Rose) pendant les longues vacances d’été. On y arrivait depuis Marseille après plusieurs heures de voyage en tramway puis à pied par les chemins caillouteux.
Le point remarquable suivant, le Jas de Baptiste (après la tête ronde) qui était une ancienne bergerie avec le fameux figuier sous lequel Paul Pagnol allait faire la sieste. Si Marcel Pagnol a passé dans ces collines les plus beaux jours de sa vie, son frère Paul, le « petit Paul » des souvenirs d’enfance, lui, ne les a jamais quittées. Il est devenu chevrier et s’est retiré du monde pour garder son troupeau.
Il faut ensuite attaquer l’ascension vers le Pic du Taoumé et surtout la Grotte du « Grosibou ». C’est dans « Le château de ma mère » que Lili fait découvrir à Marcel la grotte du « Grosibou ».
Les deux gamins ont été surpris par l’orage La température avait fraîchi. Il fallait trouver un abri. Il y en avait un à proximité, une grotte ou plutôt une faille dans la roche qui permettait, dit Pagnol, à Lili et à son père, habilles braconniers, de se soustraire à la vue des gendarmes. Et Marcel dut jurer de garder secrète l’entrée de la grotte. Une fois à l’abri les deux gamins firent la rencontre d’un grand-duc qui avait élu domicile dans ce confortable abri. Marcel épouvanté par l’animal quitta la grotte à grandes enjambées.
Ensuite, reprenant le sentier, il faudra descendre légèrement vers la « Baume Sourne » (grotte sombre) que Pagnol n’évoque pas dans ses souvenirs.
Après Baume Sourne il faut poursuivre la descente dans le vallon de Précatori puis dans le vallon de Passe temps qui lui fait suite, celui-là même où Joseph est censé avoir tué les deux bartavelles. Censé parce que l’histoire très belle a probablement été inventée par Marcel Pagnol. Certainement un rêve de l’enfant qui voulait tant que son père « ce héros » fit mieux que l’oncle Jules dont les récits cynégétiques excitèrent l’imagination du jeune Marcel.
La randonnée se poursuit par une montée vers le col d’Aubignane. On quitte là les souvenirs d’enfance pour arriver sur les lieux de tournage de quelques uns des films de Marcel Pagnol. Aubignane est le nom que Jean Giono à donné au village fictif (dans la réalité Redortier) ou se situe son roman Regain. Faux village que Marcel Pagnol a fait construire par Marius Brouquier sur la barre du Saint Esprit pour tourner Regain (le regain c’est l’herbe qui repousse dans une prairie après la première coupe) Village mort ou ne vit plus que Panturle son dernier habitant mais qui après avoir séduit Arsule va faire renaître Aubignane. Il ne reste plus aujourd’hui qu’une seule maison du village construit par Brouquier , justement la maison de Panturle. Marius Brouquier ami de Pagnol, maçon de son état est devenu au fil des ans décorateur de la plupart des films de Pagnol.
Petit arrêt au passage devant les restes de « Maison d’Angèle » un autre film de Pagnol tiré d’un roman de Jean Giono : Un de Baumugnes. Ce film marque la première rencontre entre Pagnol et Fernandel qui donnera là l’un de ses plus grands rôles dans le valet de ferme Saturnin. Angèle est interprétée par Orane Demazis.
Giono ne sera pas satisfait des films de Pagnol. Il voit dans Angèle une trahison. « J’ai été frappé par Angèle comme d’un coup de bâton en pleine figure », écrit-il à son ami Louis Brun. C’est surtout « La femme du Boulanger » une nouvelle extraite de Jean le Bleu qui scellera la brouille entre les deux hommes. Brouille qui ira jusqu’au procès Giono se considère pillé par un margoulin et réclame des dommages et intérêts importants. En 1941 le tribunal de Marseille donnera acte à Pagnol de son droit à signer en solitaire un travail accompli seul, et accorde à Giono ses droits d’auteur. Conséquence du différent, il n’y aura plus de films signés « Pagnol d’après Giono ». Finalement les deux hommes se réconcilieront. Pagnol proclamera que Giono « est le plus grand écrivain français contemporain. » Giono flatté à pardonné. Un beau jour, sur le plateau de Ganagobie, où Pagnol tourne un épisode des « Lettres de mon moulin » son dernier film, Jean Giono, venu en voisin tombe dans les bras de Marcel. La brouille avait duré 16 ans
Il ne reste plus, alors, qu’à redescendre vers La Treille. On peut terminer ce voyage au pays d’enfance de Marcel Pagnol par un crochet au cimetière. Sur sa tombe on peut lire cette épitaphe empruntée à Virgile : FONTES AMICOS UXORUM DILEXIT (Il a aimé les sources, ses amis, sa femme). J’ajouterais, « ses femmes ».
Ce qui fait que l’œuvre écrite de Pagnol a eu un retentissement universel malgré sa très forte identité provençale, voire marseillaise, c’est qu’elle raconte des histoires d’hommes.

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